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Alain - Contre les systèmes philosophiques

Les hommes qui veulent sincèrement penser ressemblent souvent au ver à soie, qui accroche son fil à toutes choses autour de lui, et ne s’aperçoit pas que cette toile brillante devient bientôt solide, et sèche, et opaque, qu’elle voile les choses, et que, bientôt, elle les cache ; que cette sécrétion pleine de riche lumière fait pourtant la nuit et la prison autour de lui ; qu’il tisse en fils d’or son propre tombeau, et qu’il n’a plus qu’à dormir, chrysalide inerte, amusement et parure pour d’autres, inutile à lui-même. Ainsi les hommes qui pensent s’endorment souvent dans leurs systèmes nécropoles ; ainsi dorment- ils, séparés du monde et des hommes ; ainsi dorment-ils pendant que d’autres déroulent leur fil d’or, pour s’en parer.
Ils ont un système, comme on a des pièges pour saisir et emprisonner. Toute pensée ainsi est mise en cage, et on peut la venir voir ; spectacle admirable ; spectacle instructif pour les enfants ; tout est mis en ordre dans des cages préparées ; le système a tout réglé d’avance. Seulement, le vrai se moque de cela. Le vrai est, d’une chose particulière, à tel moment, l’universel de nul moment. À le chercher, on perd tout système, on devient homme ; on se garde à soi, on se tient libre, puissant, toujours prêt à saisir chaque chose comme elle est, à traiter chaque question comme si elle était seule, comme si elle était la première, comme si le monde était né d’hier. Boire le Léthé, pour revivre (Alain, Vigiles de l’esprit, 1942, Avant propos. Discours prononcé par Alain à la distribution des prix du lycée Condorcet en juillet 1904).

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Aristote - La plupart des hommes politiques ne mérite pas vraiment cette appellation

La plupart des hommes (οἱ πολλοὶ) politiques ne mérite pas vraiment cette appellation (οὐκ ἀληθῶς τυγχάνουσι τῆς προσηγορίας), car ils ne sont pas des politiques selon le vrai (κατὰ τὴν ἀλήθειαν) : le politique est celui qui choisit les belles (τῶν καλῶν) actions pour elles-mêmes alors que la plupart des hommes choisissent cette vie pour l'argent et le profit. (Ethique à Eudème, I, 5, 1216a 22)

ἀλλ᾽ οἱ πολλοὶ τῶν πολιτικῶν οὐκ ἀληθῶς τυγχάνουσι τῆς προσηγορίας: οὐ γάρ εἰσι πολιτικοὶ κατὰ τὴν ἀλήθειαν: ὁ [25] μὲν γὰρ πολιτικὸς τῶν καλῶν ἐστι πράξεων προαιρετικὸς αὐτῶν χάριν, οἱ δὲ πολλοὶ χρημάτων καὶ πλεονεξίας ἕνεκεν ἅπτονται τοῦ ζῆν οὕτως.

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François Noudelmann - Quand le philosophe proclame sa défaite à l'égard du vrai

Que Sartre ait été sincère ou non importe beaucoup moins que la tension entre ses différents moi, ses désirs et ses devoirs, les représentations contrastées de lui-même dans ses rapports aux autres. La morale kantienne dût-elle en souffrir, l’intention des individus demeure insondable et peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, car nous ne connaissons jamais vraiment les raisons qui nous poussent à agir. Seul l’acharnement continuel de Sartre à traquer sa mauvaise foi nous conduit à penser qu’il ne fut pas un tricheur cynique, mais là n’est pas la question. Quant à la pertinence et à la vérité de ses analyses politiques, elles relèvent aussi d’un autre débat pour savoir si Sartre a eu tort ou raison, ou s’il a eu raison d’avoir eu tort. Les critères de vérité changent avec les époques et les jugements rétrospectifs n’échappent pas aux partis pris. (Un autre Sartre, chap. Une autre politique de l'existence, Gallimard, 2020)

Incroyable défaite d’une philosophie de la liberté ! Ils ont complètement perdu de vue qu’il était possible de suffisament se dégager du conditionnement pour saisir la fin et ainsi commencer d’être libre !

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Joseph Ratzinger - A propos du volontarisme, quand B. XVI rattrape Duns Scot par les bretelles !

Enfin, Duns Scot a développé un point à l’égard duquel la modernité est très sensible. Il s’agit du thème de la liberté et de son rapport avec la volonté et avec l’intellect. Notre auteur souligne la liberté comme qualité fondamentale de la volonté, en commençant par un raisonnement qui valorise le plus la volonté. Malheureusement, chez des auteurs qui ont suivi le notre, cette ligne de pensée se développa dans un volontarisme en opposition avec ce qu’on appelle l’intellectualisme augustinien et thomiste. Pour saint Thomas d’Aquin, qui suit saint Augustin, la liberté ne peut pas être considérée comme une qualité innée de la volonté, mais comme le fruit de la collaboration de la volonté et de l’intellect. Une idée de la liberté innée et absolue — comme justement elle évolue après Duns Scot — située dans la volonté qui précède l’intellect, que ce soit en Dieu ou dans l’homme, risque en effet de conduire à l’idée d’un Dieu qui ne ne serait même pas lié à la vérité et au bien. Le désir de sauver la transcendance absolue et la différence de Dieu par une accentuation aussi radicale et impénétrable de sa volonté ne tient pas compte du fait que le Dieu qui s’est révélé en Christ est le Dieu «logos», qui a agi et qui agit rempli d’amour envers nous. Assurément, comme l’affirme Duns Scot dans le sillage de la théologie franciscaine, l’amour dépasse la connaissance et est toujours en mesure de percevoir davantage que la pensée, mais c’est toujours l’amour du Dieu « logos » (cf. Benoît XVI,Discours à Ratisbonne, Insegnamenti di Benedetto XVI, II [2006], p. 261; cf. ORLF n. 38du 19 septembre 2006). Dans l’homme aussi, l’idée de liberté absolue, située dans sa volonté, en oubliant le lien avec la vérité, ignore que la liberté elle-même doit être libérée des limites qui lui viennent du péché. De toute façon, la vision scotiste ne tombe pas dans ces extrêmes: pour Duns Scot un acte libre découle du concours d'un intellect et d'une volonté et s'il parle d'un « primat » de la volonté, il l'argumente exactement parce que la volonté suit toujours l'intellect.

[Le problème est là : pour Duns Scot la volonté ne suit pas réellement ce que lui apporte l'intellect (la connaissance de l'objet), cette connaissance ne sert que d'occasion, on pourrait parler d'occasionalisme. D.S. dit que volonté et intellect concourent à l'acte mais pas de manière égale, la volonté prime ; en effet, sans un objet particulier l'acte serait toujours le même, etc. Le bien connu ne détermine pas. Il n'y a pas au sens strict de rapport à la vérité de l'objet. L'acte est gouverné par l'affectio justiciae qui garantit la bonté de l'acte (comme Dieu garantit la vérité des idées chez Descartes).]

En m’adressant aux séminaristes romains — l’année dernière — je rappelais que « la liberté, à toutes les époques, a été le grand rêve de l’humanité, mais en particulier à l’époque moderne » (Discours au séminaire pontifical romain, 20 février 2009). Mais c’est précisément l’histoire moderne, outre notre expérience quotidienne, qui nous enseigne que la liberté n’est authentique et n’aide à la construction d’une civilisation vraiment humaine que lorsqu’elle est vraiment réconciliée avec la vérité. Si elle est détachée de la vérité, la liberté devient tragiquement un principe de destruction de l’harmonie intérieure de la personne humaine, source de la prévarication des plus forts et des violents, et cause de souffrance et de deuils. La liberté, comme toutes les facultés dont l’homme est doté, croît et se perfectionne, affirme Duns Scot, lorsque l’homme s’ouvre à Dieu, en valorisant la disposition à l’écoute de sa voix, qu’il appelle potentia oboedientialis: quand nous nous mettons à l’écoute de la Révélation divine, de la Parole de Dieu, pour l’accueillir, alors nous sommes atteints par un message qui remplit notre vie de lumière et d’espérance et nous sommes vraiment libres.

(Benoît XVI, Audience générale, Jean Duns Scot, 7 juillet 2010)

Benoît XVI aborde cette partie 3ème et dernière partie de son discours différemment. Sa défense de Duns Scot pour le distinguer des auteurs qui s'inspireront de lui peut aussi se lire comme une correction implicite de Duns Scot. Car Duns Scot est clairement volontariste, pas de manière aussi caricaturale que l'ont été Henri de Gand et P. de J. Olivi, mais volontariste quand même. Il affirme clairement d'autre part que Dieu aurait pu créer autrement qu'il ne l'a fait (ce que reprendront et Luther et Descartes). Cette affirmation conduira, de fait, au scepticisme que dénonce B.XVI., mais également à l'existentialisme sartrien d'une liberté créatrice toute puissante détachée de tout rapport à la vérité (Michel Foucauld et consorts). Benoît XVI tient donc une position très habile et très respectueuse des autres qualités de D.S. Il n'en reste pas moins qu'il le corrige "fraternellement" et il le fait avec la responsabilité de sa charge. A quel point est-il conscient de sa pirouette ? Difficile à dire mais gardons à l'esprit la dimension espiègle du personnage (cf. surprise de Peter Seewald à ce sujet). L'expression "de toute façon, la vision de Duns Scot ne tombe pas dans..." résonne comme une défense à contre-courant. En 2006 aussi Benoît XVI avait très précisément corrigé les courants issus de Duns Scot tout en tentant de préserver notre auteur.

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Joseph Ratzinger - Herméneutique de la continuité vs herméneutique de la rupture

  • Pour une bonne herméneutique de la réforme

Le dernier événement de cette année sur lequel je voudrais m'arrêter en cette occasion est la célébration de la conclusion du Concile Vatican II, il y a quarante ans. Ce souvenir suscite la question suivante :

  • Quel a été le résultat du Concile ?
  • A-t-il été accueilli de la juste façon ?
  • Dans l'accueil du Concile, qu'est-ce qui a été positif, insuffisant ou erroné ?
  • Que reste-t-il encore à accomplir ?

Personne ne peut nier que, dans de vastes parties de l'Eglise, la réception du Concile s'est déroulée de manière plutôt difficile, même sans vouloir appliquer à ce qui s'est passé en ces années la description que le grand Docteur de l'Eglise, saint Basile, fait de la situation de l'Eglise après le Concile de Nicée : il la compare à une bataille navale dans l'obscurité de la tempête, disant entre autres : "Le cri rauque de ceux qui, en raison de la discorde, se dressent les uns contre les autres, les bavardages incompréhensibles, le bruit confus des clameurs ininterrompues a désormais rempli presque toute l'Eglise en faussant, par excès ou par défaut, la juste doctrine de la foi..." (De Spiritu Sancto, XXX, 77 ; PG 32, 213 A ; SCh 17bis, p. 524). Nous ne voulons pas précisément appliquer cette description dramatique à la situation de l'après-Concile, mais quelque chose de ce qui s'est produit s'y reflète toutefois.

La question suivante apparaît : pourquoi l'accueil du Concile, dans de grandes parties de l'Eglise, s'est-il jusqu'à présent déroulé de manière aussi difficile ? Eh bien, tout dépend de la juste interprétation du Concile ou - comme nous le dirions aujourd'hui - de sa juste herméneutique, de la juste clef de lecture et d'application.

Les problèmes de la réception sont nés du fait que deux herméneutiques contraires se sont trouvées confrontées et sont entrées en conflit. L'une a causé de la confusion, l'autre, silencieusement mais de manière toujours plus visible, a porté et porte des fruits.

  • D'un côté, il existe une interprétation que je voudrais appeler "herméneutique de la discontinuité et de la rupture" ; celle-ci a souvent pu compter sur la sympathie des mass media, et également d'une partie de la théologie moderne.
  • D'autre part, il y a l'"herméneutique de la réforme", du renouveau dans la continuité de l'unique sujet-Eglise, que le Seigneur nous a donné ; c'est un sujet qui grandit dans le temps et qui se développe, restant cependant toujours le même, l'unique sujet du Peuple de Dieu en marche.

[Herméneutique de la discontinuité]

L'herméneutique de la discontinuité risque de finir par une rupture entre Eglise préconciliaire et Eglise post-conciliaire. Celle-ci affirme que les textes du Concile comme tels ne seraient pas encore la véritable expression de l'esprit du Concile. Ils seraient le résultat de compromis dans lesquels, pour atteindre l'unanimité, on a dû encore emporter avec soi et reconfirmer beaucoup de vieilles choses désormais inutiles. Ce n'est cependant pas dans ces compromis que se révélerait le véritable esprit du Concile, mais en revanche dans les élans vers la nouveauté qui apparaissent derrière les textes : seuls ceux-ci représenteraient le véritable esprit du Concile, et c'est à partir d'eux et conformément à eux qu'il faudrait aller de l'avant. Précisément parce que les textes ne refléteraient que de manière imparfaite le véritable esprit du Concile et sa nouveauté, il serait nécessaire d'aller courageusement au-delà des textes, en laissant place à la nouveauté dans laquelle s'exprimerait l'intention la plus profonde, bien qu'encore indistincte, du Concile. En un mot : il faudrait non pas suivre les textes du Concile, mais son esprit. De cette manière, évidemment, il est laissé une grande marge à la façon dont on peut alors définir cet esprit et on ouvre ainsi la porte à toutes les fantaisies. (...)

[Herméneutique de la réforme]

A l'herméneutique de la discontinuité s'oppose l'herméneutique de la réforme comme l'ont présentée tout d'abord le Pape Jean XXIII, dans son discours d'ouverture du Concile le 11 octobre 1962, puis le Pape Paul VI, dans son discours de conclusion du 7 décembre 1965. Je ne citerai ici que les célèbres paroles de Jean XXIII, dans lesquelles cette herméneutique est exprimée sans équivoque, lorsqu'il dit que le Concile "veut transmettre la doctrine de façon pure et intègre, sans atténuation ni déformation" et il poursuit : "Notre devoir ne consiste pas seulement à conserver ce trésor précieux, comme si nous nous préoccupions uniquement de l'antiquité, mais de nous consacrer avec une ferme volonté et sans peur à cette tâche, que notre époque exige... Il est nécessaire que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être fidèlement respectée, soit approfondie et présentée d'une façon qui corresponde aux exigences de notre temps. En effet, il faut faire une distinction entre

  • le dépôt de la foi, c'est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérée doctrine,
  • et la façon dont celles-ci sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même  portée" (S. Oec. Conc. Vat. II Constitutiones Decreta Declarationes, 1974, pp. 863-865)

Source : https ://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2005/december/documents/hf_ben_xvi_spe_20051222_roman-curia.html

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Joseph Ratzinger - L'amitié avec le Christ nous ouvre à tout ce qui est bon et nous donne le critère permettant de discerner entre le vrai et le faux, entre imposture et vérité

En quoi consiste le fait d'être des enfants dans la foi ? Saint Paul répond : "Ainsi nous ne serons plus des enfants, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter à tout vent de la doctrine" (Ep 4, 14). Une description très actuelle !

Combien de vents de la doctrine avons-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de la pensée... La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballottée par ces vagues - jetée d'un extrême à l'autre : du marxisme au libéralisme, jusqu'au libertinisme ; du collectivisme à l'individualisme radical ; de l'athéisme à un vague mysticisme religieux ; de l'agnosticisme au syncrétisme et ainsi de suite. Chaque jour naissent de nouvelles sectes et se réalise ce que dit saint Paul à propos de l'imposture des hommes, de l'astuce qui tend à les induire en erreur (cf. Ep 4, 14). Posséder une foi claire, selon le Credo de l'Eglise, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c'est-à-dire se laisser entraîner "à tout vent de la doctrine", apparaît comme l'unique attitude à la hauteur de l'époque actuelle. L'on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs.

Nous possédons, en revanche, une autre mesure : le Fils de Dieu, l'homme véritable. C'est lui la mesure du véritable humanisme. Une foi "adulte" ne suit pas les courants de la mode et des dernières nouveautés ; une foi adulte et mûre est une foi profondément enracinée dans l'amitié avec le Christ. C'est cette amitié qui nous ouvre à tout ce qui est bon et qui nous donne le critère permettant de discerner entre le vrai et le faux, entre imposture et vérité. Cette foi adulte doit mûrir en nous, c'est vers cette foi que nous devons guider le troupeau du Christ. Et c'est cette foi, - cette foi seule - qui crée l'unité et qui se réalise dans la charité. Saint Paul nous offre à ce propos - en contraste avec les tribulations incessantes de ceux qui sont comme des enfants ballotés par les flots - une belle parole : faire la vérité dans la charité, comme formule fondamentale de l'existence chrétienne. Dans le Christ, vérité et charité se retrouvent. Dans la mesure où nous nous rapprochons du Christ, la vérité et la charité se confondent aussi dans notre vie. La charité sans vérité serait aveugle ; la vérité sans charité serait comme "cymbale qui retentit" (1 Co 13, 1).

(Extrait de l'homélie de la messe pour l'élection du pontife romain, 18 avril 2005 : https://www.vatican.va/gpII/documents/homily-pro-eligendo-pontifice_20050418_fr.html)


1. -- D'où l'importance del a vie contemplative dans l'Eglise.

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Joseph Ratzinger - La liberté sans la vérité est un principe de destruction

Si elle est détachée de la vérité, la liberté devient tragiquement un principe de destruction de l’harmonie intérieure de la personne humaine, source de la prévarication des plus forts et des violents, et cause de souffrance et de deuils. 

(Benoît XVI, Audience générale, Jean Duns Scot, 7 juillet 2010)

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Marilyn Monroe - La vérité ne s'invente pas

La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée, (Fragments, Points, 2022, cité dans Le Figaro Littéraire,  23 juin 2022, p. 9).

Marilyn aurait peut-être été intéressée de savoir que l'ancien sens du mot "inventer" était "découvrir". Le mot "retrouvée" a curieusement une connotation platonicienne, comme si Marilyn avait contemplé la vérité dans une vie antérieure et qu'il fallait la retrouver après l'avoir oubliée.

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Paul Valéry

Comment se peut-il que l'affaire de la liberté et du libre arbitre ait excité tant de passion et animé tant de disputes sans issue concevable ? C'est que l'on y portait sans doute un tout autre intéret que celui de d'acquérir une connaissance que l'on n'eut pas. On regardait aux conséquences. On voulait qu'une chose fut, et non point une autre ; les uns et les autres ne cherchaient rien qu'ils n'eussent déjà trouvé. C'est à mes yeux le pire usage que l'on puisse faire de l'esprit qu'on a. La Pléiade, Tome II, Fluctuations sur la liberté, p. 953

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Raymond Aron, les intellectuels voient quelque fois difficilement l'évidence

Albert Duroy

Comment expliquez-vous que de grands intellectuels, des hommes qui étaient réputés pour leur compréhension des choses du temps, se sont laissé mystifiés par le mythe soviétique, et surtout par le stalinisme, pendant si longtemps.

Raymond Aron

(...)

Vous me posez une question que je me suis posée à moi-même pendant si longtemps : est-il si difficile pour des grands intellectuels d'accepter que 2 et 2 font 4 et que le goulag, ce n'est pas la démocratie ?

(Raymond Aron, https://www.youtube.com/watch?v=JXSOlsb0V50)

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Saint Augustin - La joie de la vérité

Les Confessions

33. Il n’est donc pas certain que tous veuillent être heureux, puisque ceux qui ne veulent pas se réjouir de toi, et c’est la seule vie heureuse qui soit, ne veulent pas vraiment la vie heureuse. Ou peut-être le veulent-ils tous, mais, parce que la chair convoite en sens inverse de l’esprit et l’esprit en sens inverse de la chair, en sorte qu’ils ne font pas ce qu’ils veulent ils retombent dans ce qu’ils peuvent et s’en contentent, car ce qu’ils ne peuvent pas, ils ne le veulent pas autant qu’il faut pour le pouvoir.

En effet, je leur demande à tous s’ils préfèrent se réjouir de la vérité plutôt que du mensonge. Ils n’hésitent pas plus à dire leur préférence pour la vérité, qu’ils n’hésitent à dire leur volonté d’être heureux.

C’est que la vie heureuse est la joie née de la vérité ? ; car c’est la joie née de toi, qui es la vérité, Dieu, ma lumière, le salut de ma face, mon Dieu ! Cette vie heureuse, tout le monde la veut ; cette vie qui seule est heureuse, tout le monde la veut ; la joie de la vérité, tout le monde la veut.

J’ai connu bien des gens qui voulaient tromper ; mais être trompé, personne. Où donc ont-ils pris connaissance de cette vie heureuse, sinon là même où ils ont pris con- naissance de la vérité ? Car ils aiment aussi la vérité elle-même, puisqu’ils ne veulent pas être trompés ; et, lorsqu’ils aiment la vie heureuse qui n’est pas autre chose que la joie de la vérité, ils aiment évidemment aussi la vérité ; et ils ne l’aimeraient pas, s’ils n’avaient d’elle quelque notion dans leur mémoire. Pourquoi donc ne se réjouissent-ils pas en elle ?

Pourquoi ne sont-ils pas heureux ? C’est que d’autres choses les accaparent plus fortement et les rendent plus mal- heureux que ne les rend heureux le faible souvenir de la vérité. Il y a encore, en effet, un peu de lumière sur les hommes ; qu’ils marchent, qu’ils marchent de peur que les ténèbres ne les saisissent.

23. 33. Non ergo certum est, quod omnes esse beati volunt, quoniam qui non de te gaudere volunt, quae sola vita beata est, non utique beatam vitam volunt. An omnes hoc volunt, sed quoniam caro concupiscit adversus spiritum et spiritus adversus carnem, ut non faciant quod volunt 61, cadunt in id quod valent eoque contenti sunt, quia illud, quod non valent, non tantum volunt, quantum sat est, ut valeant?

Nam quaero ab omnibus, utrum malint de veritate quam de falsitate gaudere; tam non dubitant dicere de veritate se malle, quam non dubitant dicere beatos esse se velle.

Beata quippe vita est gaudium de veritate. Hoc est enim gaudium de te, qui Veritas es 62, Deus, illuminatio mea 63, salus faciei meae, Deus meus 64. Hanc vitam beatam omnes volunt, hanc vitam, quae sola beata est, omnes volunt, gaudium de veritate omnes volunt.

Multos expertus sum, qui vellent fallere, qui autem falli, neminem. Ubi ergo noverunt hanc vitam beatam, nisi ubi noverunt etiam veritatem? Amant enim et ipsam, quia falli nolunt, et cum amant beatam vitam, quod non est aliud quam de veritate gaudium, utique amant etiam veritatem nec amarent, nisi esset aliqua notitia eius in memoria eorum. Cur ergo non de illa gaudent?

Cur non beati sunt? Quia fortius occupantur in aliis, quae potius eos faciunt miseros quam illud beatos, quod tenuiter meminerunt. Adhuc enim modicum lumen est in hominibus; ambulent, ambulent, ne tenebrae comprehendant 65.

 

34. Mais pourquoi la vérité enfante-t-elle la haine, et l’homme qui est tien devient-il un ennemi pour eux en prêchant la vérité, puisqu’on aime la vie heureuse qui n’est autre chose que la joie de la vérité ? Pourquoi ? sinon parce qu’on aime la vérité de telle façon que ceux qui aiment autre chose veulent que ce qu’ils aiment soit la vérité ; aussi, parce qu’ils n’admettraient pas de se tromper, ils n’admettent pas d’être convaincus qu’ils se sont trompés.

C’est ainsi qu’ils haïssent la vérité à cause de cette autre chose qu’ils prennent pour la vérité et qu’ils aiment. Ils aiment la vérité quand elle brille, ils la hais- sent quand elle accuse ; car, ne voulant pas être trompés et voulant tromper, ils l’aiment quand elle se signale, elle, et la haïssent quand elle les signale, eux. Voici comment elle les rétribuera : ils ne veulent pas qu’elle les dévoile, elle les dévoilera sans qu’ils le veuillent, et elle-même pour eux restera voilée.

Voilà, voilà, oui voilà l’esprit humain ! Oui le voilà, aveugle et sans vigueur, honteux et sans honneur, qui veut rester caché mais ne veut pas que rien lui reste caché ! Il est payé à rebours : lui-même ne reste pas... caché à la vérité, mais à lui la vérité reste cachée.

Pourtant, tel que le voilà, misérable comme il est, il aime mieux trouver sa joie dans le vrai que dans le faux. Il sera donc heureux lorsque, tout embarras cessant, celle-là même par qui tout est vrai, la seule vérité, fera sa joie.

23. 34. Cur autem veritas parit odium 66, et inimicus eis factus est homo tuus verum praedicans 67, cum ametur beata vita, quae non est nisi gaudium de veritate, nisi quia sic amatur veritas, ut, quicumque aliud amant, hoc quod amant velint esse veritatem, et quia falli nollent, nolunt convinci, quod falsi sint?

Itaque propter eam rem oderunt veritatem, quam pro veritate amant. Amant eam lucentem, oderunt eam redarguentem 68. Quia enim falli nolunt et fallere volunt, amant eam, cum se ipsa indicat, et oderunt eam, cum eos ipsos indicat. Inde retribuet eis, ut, qui se ab ea manifestari nolunt, et eos nolentes manifestet et eis ipsa non sit manifesta.

Sic, sic, etiam sic animus humanus, etiam sic caecus et languidus, turpis atque indecens latere vult, se autem ut lateat aliquid non vult. Contra illi redditur, ut ipse non lateat veritatem, ipsum autem veritas lateat.

Tamen etiam sic, dum miser est, veris mavult gaudere quam falsis. Beatus ergo erit, si nulla interpellante molestia de ipsa, per quam vera sunt omnia, sola veritate gaudebit.

 

La cité de Dieu, XIX, 19 (trad. Gemini revue)

Or, de ces trois genres de vie — la vie de loisir, la vie active, et celle composée des deux — bien que chacun puisse, la foi étant sauve, mener sa vie dans n’importe lequel d’entre eux et parvenir aux récompenses éternelles, il importe cependant de savoir ce que l'on possède par amour de la vérité, et ce que l'on dépense par devoir de charité.

Personne ne doit se livrer au loisir au point de ne pas songer, dans ce loisir même, à l'utilité du prochain ; ni actif au point de ne pas requérir la contemplation de Dieu. Dans le loisir, ce n'est pas une vacance désoeuvrée (iners) qui doit délecter, mais soit la recherche, soit la découverte de la vérité, afin que chacun y progresse et n'envie pas à autrui ce qu'il aura trouvé. Dans l'action, en revanche, ce n'est pas l'honneur dans cette vie ou la puissance qu'il faut aimer — car tout est vanité sous le soleil — mais l'œuvre elle-même, qui s'accomplit par ce même honneur ou cette puissance, si elle se fait avec droiture et utilité, c'est-à-dire pour qu'elle soit valable pour ce salut des subordonnés qui est selon Dieu, sujet dont nous avons déjà disputé plus haut.

C'est pourquoi l'Apôtre dit : « Celui qui désire l'épiscopat, désire une œuvre bonne ». Il a voulu exposer ce qu'est l'épiscopat, car c'est le nom d'une œuvre, non d'un honneur. C'est en effet un terme grec, tiré de ce que celui qui est préposé à d'autres « sur-intend » (superintendit) à ceux auxquels il est préposé, en gérant, s'entend, leur soin ; skopos en effet signifie « attention » ; par conséquent, si nous le voulons, nous pouvons dire en latin « sur-intendre », afin que l'on comprenne qu'il n'est pas évêque, celui qui aura aimé présider (praeesse) plutôt que de profiter (prodesse) aux autres.

Ainsi, nul n'est interdit de l'étude de la vérité à connaître, ce qui appartient au loisir louable ; mais la place supérieure, sans laquelle le peuple ne peut être régi — même si elle est tenue et administrée comme il convient — [ne saurait être] désirée de manière indécente.

C'est pourquoi le saint loisir est cherché par amour (caritas) de la vérité ; l'occupation (negotium) juste est assumée par la nécessité de la charité. Si personne n'impose ce fardeau, il faut vaquer à rechercher (percipiendae) et à contempler (intuendae) la vérité ; si en revanche il est imposé, il doit être reçu à cause de la nécessité de la charité ; mais même ainsi, la délectation de la vérité ne doit en aucune manière être désertée, de peur que ne soit soustraite cette douceur (suavitas) et que ne nous opprime (opprimat) cette nécessité [de la charité].

 Ex tribus vero illis vitae generibus, otioso, actuoso et ex utroque composito, quamvis salva fide quisque possit in quolibet eorum vitam ducere et ad sempiterna praemia pervenire, interest tamen quid amore teneat veritatis, quid officio caritatis impendat.

Nec sic esse quisque debet otiosus, ut in eodem otio utilitatem non cogitet proximi, nec sic actuosus, ut contemplationem non requirat Dei. In otio non iners vacatio delectare debet, sed aut inquisitio aut inventio veritatis, ut in ea quisque proficiat et quod invenerit ne alteri invideat. In actione vero non amandus est honor in hac vita sive potentia, quoniam omnia vana sub sole 54, sed opus ipsum, quod per eumdem honorem vel potentiam fit, si recte atque utiliter fit, id est, ut valeat ad eam salutem subditorum, quae secundum Deum est; unde iam superius disputavimus 55.

Propter quod ait Apostolus: Qui episcopatum desiderat, bonum opus desiderat 56. Exponere voluit quid sit episcopatus, quia nomen est operis, non honoris. Graecum est enim atque inde ductum vocabulum, quod ille qui praeficitur eis quibus praeficitur superintendit, curam scilicet eorum gerens; skopos quippe "intentio" est; ergo , si velimus, Latine "superintendere" possumus dicere, ut intellegat non se esse episcopum, qui praeesse dilexerit, non prodesse.

Itaque ab studio cognoscendae veritatis nemo prohibetur, quod ad laudabile pertinet otium; locus vero superior, sine quo regi populus non potest, etsi ita teneatur atque administretur ut decet, tamen indecenter appetitur.

Quamobrem otium sanctum quaerit caritas veritatis; negotium iustum suscipit necessitas caritatis. Quam sarcinam si nullus imponit, percipiendae atque intuendae vacandum est veritati; si autem imponitur, suscipienda est propter caritatis necessitatem; sed nec sic omni modo veritatis delectatio deserenda est, ne subtrahatur illa suavitas et opprimat ista necessitas.


Trad. grand public du dernier paragraphe :

Ainsi, l’amour de la vérité conduit à un saint loisir, tandis que la charité, par nécessité, engage dans l’action. Si personne n’impose cette charge, il faut se consacrer à connaître et à contempler la vérité ; mais si elle est imposée, il faut l’accepter par exigence de la charité. Toutefois, même alors, il ne faut jamais abandonner entièrement la joie de la vérité, de peur de perdre cette douceur et d’être accablé par le poids des obligations.

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Saint Augustin, lorsque le débat est clos

La cause est entendue ; que l'erreur, à terme, prenne fin.

Causa finita est : utinam aliquando finiatur error.

(Saint Augustin, Psaume 131, in Oeuvres complètes, T. 17, 1872, p. 301a)

Ce passage a donné naissance à l'adage : Roma locuta, causa finita : Rome a parlé, le débat est clos.

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Sartre

J.-P. S. – Cette vérité je ne la connaissais pas encore tout entière, loin de là. Je ne la connaissais pas du tout. Mais je l'apprendrais au fur et à mesure. Je l'apprendrais moins en regardant le monde qu'en combinant les mots. En combinant les mots, j'obtiendrais des choses réelles. S. de B. – Comment ça ? C'est important. J.-P. S. – Eh bien ! je ne savais pas comment. Mais je savais que la combinaison des mots, ça donnait des résultats. On les combinait et puis il y avait des groupes de mots qui donnaient une vérité. S. de B. – Ça, je ne comprends pas très bien. J.-P. S. – La littérature consiste à grouper des mots les uns avec les autres : je ne m'occupais pas encore de la grammaire et de tout ça. On combine par l'imagination, c'est l'imagination qui crée des mots comme... « à rebrousse-soleil ». Parmi ces groupes de mots, certains étaient vrais.

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